Et si c’était cela une bonne interview. Un bon papier. De ceux qu’on aimerait lire. Que la presse française, triste et frileuse se refuse aujourd’hui, dans sa grande majorité, à publier. Une relation presque charnelle entre l’intervieweur et l’interviewé. Conflictuelle, passionnelle, tendre, complice, peut-être. Une brisure, fêlure d’intimité. Chercher là où nul n’est allé avant. Refuser de googler, de copier-coller. Le monde à l’envers ou presque. Se donner le luxe de prendre le temps, d’être à la limite. La frôler sans la dépasser.

Le film va plus loin bien sûr, mais quel rappel, bon sang! Un art, l’écriture, jetée en pleine face de ceux qui devraient en être les dépositaires, tout du moins les héritiers et qui, trop souvent, n’ont d’envie que de le dilapider cet héritage. Tout le monde peut écrire, lit-on. Plus encore avec les blogs. C’est vrai. Tout le monde peut compter aussi mais combien sont ceux qui savent inventer un futur à partir de quelques équations ? Ecrire est facile. Raconter une histoire, y faire entrer de plein pied son lecteur est bien plus complexe. On a voulu faire des journalistes des passeurs, genre animateurs en un peu plus sérieux. La caution intellectuelle en plus. Puis, les fonds ont commencé à manquer alors même que le monde se globalisait. De là, une idée : se faire livrer en temps réel l’information par d’autres, localisés plus près. Gain de temps, réduction de coûts. Résultat : le journaliste prend, relis, réécrit mais ne croise plus, ne rencontre plus, n’affronte plus, ne flirte plus avec la ligne. Tout juste stéréotype t-il.

Le passeur n’est même plus. Il est «deskeur» – de ceux qui se contentent de remettre en forme quelques dépêches d’agences. P… ce que je hais cette forme de journalisme, véritable négation de cette profession. Aucun mépris, juste un profond ennui. Et une peur: que déjà violemment répandue, cette forme stylistique ne devienne la norme… définitive. Déjà, d’ailleurs, les communicants se substituent aux journalistes.

«Tu n’es pas chroniqueur, tu n’est pas journaliste, tu es écrivain», ai-je une fois entendu. Comme si un journaliste de presse écrite, de ceux qu’on aime lire, pouvait être autre chose qu’un écrivain. Un papier est bien plus qu’une succession de faits. Il est perception, odeurs, ambiances sonores, regards, dits, non dits. Il est cris, silences, séduction, violence. Il est cliché, au sens photographique du terme. Un papier est une image prise à un instant T. Parfois, intrusive, émotionnelle, percutante, rageante, enivrante. Un papier est ambiance. Tout l’art du journaliste de presse écrite est là. Celui de savoir conter, non pas les chiffres mais les mots. L’art du «story teller». On peut tout dire sur Interview. Mais une chose ne peut lui être enlevée : sa force narrative. Conflictuelle et sensuelle qui fait qu’au bout de la nuit, quelque chose s’est produit et qu’à ce titre pourrait/devrait être écrit.

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