Mail, aujourd’hui, du club de la presse de Strasbourg:

« A l’occasion du déjeuner-débat du vendredi 30 novembre prochain « Journalisme peut-on tout dire ?  » avec Bernard Guetta et Jean Lacouture le Club de la presse propose aux journalistes de répondre à quelques questions.
Ces contributions seront diffusées sur le site du Club dans un dossier spécial (et distribuées aux participants avant le débat).
– En matière d’information pouvez-vous tout dire ?
– Existe-t-il des sujets tabous ? Si oui, lesquels ?
– Quelle place accordez-vous à vos convictions personnelles dans votre devoir d’informer ?
– Entre liberté d’expression et information, que pensez-vous du phénomène du “journalisme citoyen” ? »

Ci-après mes réponses. N’hésitez pas à commenter.

En matière d’information pouvez-vous tout dire ?

Généraliser la réponse est relativement impossible. Mais d’expérience, dès lors qu’une rédaction est dirigée par un journaliste et non – directement ou indirectement – par un service commercial, oui, il est possible de tout dire – dans la limite de la vie privée et de la dignité humaine -, d’apporter une analyse comparée, critique d’un sujet. Le souci, actuellement, est que les rédactions sont de moins en moins dirigées par des journalistes. Certains confrères ont d’ailleurs eux-mêmes intégré la notion de rentabilité : un sujet doit être «vendeur», répondre à une demande supposée par les services marketing, etc…

Autre dogme connexe du moment (en fait, depuis quelques années déjà), «les gens n’ont plus le temps de rien», nous dit-on : il «faut» donc faire toujours «plus court», quitte à simplifier à outrance, à ne plus rien expliquer. La presse écrite vit ce que la télévision a vécu avec l’apparition des jeux télévisés de masse en prime time. Et ceci n’est pas sans incidences sur l’évolution de ce métier : à force de tirer l’information vers le bas (parce que c’est bien de cela qu’il s’agit), de ne plus laisser de place – ou si peu – à l’enquête de terrain (qui demande du temps et de l’argent si on la veut sérieuse), à l’analyse, à la chronique, la profession devient actrice de sa propre petite mort. En public, peu de journalistes l’avoueront, mais en «off»…

Tout le drame de cette situation est que pour pouvoir commencer à renverser les choses encore faut-il accepter de voir les choses en face et de les dire… Les changements de maquette que certains titres de presse accumulent depuis quelques années ne sont que folklore. Ils ne résolvent rien. Un lecteur n’achète pas un emballage mais un contenu. L’emballage peut-être plus joli, plus séduisant mais si le contenu n’est pas davantage à la hauteur, quel intérêt… ?

En résumé, peut-être serait-il temps que la profession cesse de marcher sur la tête : un journal attire des annonceurs parce qu’il a des lecteurs, eux-mêmes acheteurs d’un contenu ; si le contenu perd de sa valeur, les lecteurs partiront, suivis par les annonceurs. Or, dans le cadre d’un payant deux données doivent être prises en compte : l’existence des gratuits et l’existence de plateformes comme Google, ou Yahoo, qui reprennent en direct les dépêches d’agences. Le journalisme, pour continuer à exister en tant que tel, doit trouver un ton, un format, une pertinence que n’ont pas ces autres supports. Alors oui, parler de tout est possible et continuera à l’être si les journaux restent, pour certains, et redeviennent, pour d’autres, des journaux de journalistes. Les responsables marketing devraient aussi s’en préoccuper, parce que sans lectorat, un journal n’a pas non plus besoin de commerciaux…

Existe-t-il  des sujets tabous ? Si oui, lesquels ?

Dans l’absolu, non, à l’exception, peut-être, de ce qui touche à la vie privée et à la dignité. Mais la frontière est poreuse. Prenons simplement l’exemple de Cécilia Sarkozy : sa récente séparation d’avec son époux est une information en ce sens où, en divorçant, elle se refuse à entrer dans les habits de première Dame de France. Sa vie actuelle (et notamment sentimentale), par contre, ne regarde a priori personne d’autre qu’elle, à l’exception, peut-être, de ce qui pourrait relever de sujets relatifs à de quelconques dépenses publiques (protection policière eu égard à son statut, etc…). En résumé, il n’y pas de réponse toute faite à cette question.

Quelle place accordez-vous à vos convictions personnelles dans votre devoir d’informer ?

Faisons court : l’objectivité journalistique n’existe pas. Le choix d’un sujet, d’un angle, d’un interlocuteur est par définition subjectif. Dire l’inverse relèverait de l’imposture. La définition que donne un John Paul Lepers de sa fonction me paraît en ce sens pertinente : «subjectif mais honnête». Subjectif pour les raisons à l’instant évoquées. Honnête, parce qu’une histoire repose sur des faits qui doivent être vérifiés, placés à leur juste place dans le récit. Que la parole des principaux acteurs d’un dossier doit également être entendue et retranscrite.

Après, la question des convictions personnelles relève d’un débat éditorial de type «journalisme purement factuel versus ‘story telling’», mode narratif intégrant généralement le regard de l’auteur. Pour prendre une anecdote, mon premier rédacteur en chef – un Suédois (donc de culture journalistique différente) – m’avait demandé un jour d’écrire un article sur une rencontre impliquant Chirac et Schröder. Son idée : «Tu les mets en scène, tu les fais parler via leurs propos déjà repris par les dépêches d’agences». L’objet de mon refus : la sensation qu’en faisant cela je franchissais une frontière que je ne voulais pas franchir : mon rôle n’était pas de créer une information, de faire semblant d’avoir été sur place, témoin de la scène. Cette ligne – rouge – je ne la franchirais pas davantage aujourd’hui. Par contre, dans l’esprit, cette anecdote m’a fait, avec le recul, prendre conscience d’une chose (que ce rédacteur en chef avait peut-être alors voulu très maladroitement m’expliquer) : le rôle d’un journaliste, tel que je le conçois du moins, est de raconter une histoire, reposant sur des faits vérifiés. Il est les yeux, les oreilles – parfois même la voix – privilégiés du lecteur. Il est «story teller» parce qu’informer est bien plus que «remplir des blancs entre les annonces publicitaires». Un journaliste est responsable envers les témoins d’une scène qu’il rencontre mais aussi envers ses lecteurs. Il doit vérifier les contours de l’histoire, confronter les informations mais aussi «poser le décor», faire part de gestuelles, de regards qui peuvent avoir une influence sur le récit et la compréhension de l’affaire sur laquelle il travaille. Il doit «faire entrer» le lecteur dans le récit.

Cette manière de voir, sinon de comprendre le journalisme est peut-être bien plus anglo-saxonne que francophone mais elle est à mon sens la seule voie de sortie possible de cette profession dans cette lourde période de transition de la profession. Persévérer dans le factuel n’a pas de sens à l’heure où toutes les dépêches d’agences sont déjà sur Internet. Par contre, remettre l’humain au cœur du récit, qui mieux qu’un journaliste – ou un blogueur – j’y reviendrai – pour le faire… ?

Entre liberté d’expression et information, que pensez-vous du phénomène du «journalisme citoyen»?

J’en pense qu’il s’agit là d’un faux débat. Si le passage par une école de journalisme ou la détention de la carte de presse faisaient la qualité d’un journaliste cela se saurait. Le phénomène de «journalisme citoyen» est inévitable et salutaire. Inévitable parce qu’il est en grande partie une réaction saine à la crise éditoriale que traverse la profession. Salutaire parce qu’elle pousse cette même profession – du moins celle qui accepte d’ouvrir les yeux sur sa réalité – à se remettre en question.

Le journalisme citoyen permettra sans doute à terme – un terme court, d’ailleurs – aux journalistes de réinvestir le terrain. Le petit virage technologique qu’a récemment pris Reuters est intéressant de ce point vue : une partie de la rédaction – les «mojo», ou mobile journalists – vient d’être équipée d’un équipement comprenant un téléphone portable intégrant un appareil photo de 5 Megapixels, d’un micro professionnel, d’un pied photographique retractable, d’un clavier d’ordinateur pliable, et d’un chargeur de téléphone mobile à énergie solaire. Il ne s’agit à ce jour que d’une expérience mais nul doute que celle-ci se transformera en norme très prochainement, chose qu’il aurait sans doute été impensable de voir émerger – aussi rapidement – en l’absence de «concurrence» potentielle des blogs. A noter ici, les critères a priori retenus pour cette expérience : mobilité, réactivité, connectivité. Trois termes tout droit issus du «blogging» et du journalisme citoyen.

Ce qu’apporte également le journalisme citoyen est un nouveau ton éditorial, où le «je» remplace souvent le «nous. Ce «je» assumé a deux incidences majeures : il participe au recentrage du journalisme factuel vers un journalisme de narration («story telling») bien plus adapté aux réalités du moment ; il permet – chose nouvelle(ment assumée) et essentielle – un dialogue régulier entre le journaliste et le lecteur, ce qui participe au rapport de confiance entre une rédaction et ses lecteurs. Il est d’ailleurs intéressant, là encore, outre les traditionnels champs de commentaires ouverts en bas des articles des grands médias écrits mais aussi audiovisuels (France24, par exemple), de commencer à voir certaines publications papier publier l’adresse mail du journaliste à côté de sa signature.

Là où l’on se trompe – par stupide réflexe corporatiste ou réelle incompréhension des mutations en cours – est que le journalisme citoyen n’est pas un signe de déperdition du journalisme mais une responsabilisation de celui-ci. Vis-à-vis de ses missions professionnelles et de son lien affectif avec un lectorat. Après, bien sûr, un certain degré d’amateurisme peut apparaître chez des journalistes citoyens, mais guère plus que dans un média traditionnel. Qui plus est, l’interaction assumée avec les lecteurs corrige d’elle-même d’éventuelles lacunes, voire un «détournement diffamant» de la liberté d’expression : les lecteurs peuvent corriger (et ne s’en privent d’ailleurs pas), par leurs propres connaissances d’un sujet, et sur la base de faits vérifiables, un article «citoyen» – même parfois en cours, via Twitter (micro-blogging). L’information, anciennement «lourde» (parce que nécessitant de lourds moyens logistiques), froide et verticale, est devenue mobile, narrative et horizontale. L’évolution n’est pas mince, et en grande partie due à l’émergence des blogs et du «journalisme citoyen».

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