Culture


Il y a environ deux mois de cela… 16h40. Kehl. Allemagne. Ambiance Acid Jazz à la Villa Schmidt. Cosy. Lounge. Grands parasols, terrasse agréable, vue sur plage, grande demeure de caractère. 17h10, Une Pierre Deux Coups de volant plus loin, Strasbourg, France. Parking Gutenberg. Travaux de chantier. Ambiance «sarajevesque». Gravas, rocs suspendus, barres de fer, cratère à ciel ouvert. Eclairage au flash – No ball. Quartier calme. Juste une tempête pré-design pour le rendre encore – et justement – plus calme. Cent mètres, deux cent mètres. Cinq cent. Librairie Kléber. Deuxième étage… et demi. Bureaux du libraire. J’entre, impoli, téléphone collé à l’oreille. C’est bon. Lalanne est d’accord. Je suivrai sa campagne législative. Sans rapport sinon l’anecdote : quelques années en arrière, Joeystarr et Francis offraient leur intimité aux abonnés d’une célèbre chaîne cryptée française.

Le lien avec aujourd’hui ? Une femme, Joy, «fille de», pour quelque blogueur qui se poserait la question sans plus en savoir sur l’histoire familiale de la jeune femme, auteur de «Du Bruit», son second roman. Cent cinquante pages consacrées au groupe NTM. Un livre de «groupie» un brin usant par l’omniprésence de «son» Joey. Un livre de «fan assumée», corrige Sorman, écrivaine revendiquant un rapport physique et sonore au livre plus qu’une transmission de message. Un point commun avec Joeystarr et Koolshen. Du moins avec l’interprétation qu’elle donne de leur travail d’artiste. Ce qui intéresse Joy n’est pas tant le contenu que la forme. Le jeu avec les mots. La force de leur rythmique. Le «flow». Adieu message : «Le travail d’un Joeystarr perd de sa force, de son flow, quand il s’engage dans le discours civique, idéologique au lieu de rester dans la chronique urbaine où il excelle». Même chose pour Keny Arkana, pour changer de temp(s)o : «J’aime sa force mais quand sa musique prend des accents de Manu Chao ou quelques sonorités altermondialistes cela me gonfle. Dès qu’on est dans le discours on perd de la puissance». Ce qui intéresse Sorman est d’essayer de «décrire le rap avec les mots comme on fore un puit de pétrole».

Le temps passe. Sorman fait attendre son public. Plus bas. Dans la salle banche. Là où les lecteurs attendent qu’elle déverse son flow. Dix, peut-être quinze minutes à peine d’interview. Trop court. Je ne la cerne pas. N’y arrive pas. Il y a une carapace chez Sorman. Manque de temps pour la contourner. Inspiration zéro. Vide pesant, à l’image de ce que j’ai pu ressentir son livre – enfin – refermé. Beaucoup trop de pages pour nul message. Simple exercice stylistique, répétitif, souvent même ennuyeux. Le problème de Sorman est qu’elle ne rap pas. Elle slam. Sorte de version édulcorée de quelques gros bras en Benz Benz Benz. Un peu à l’image d’Une Pierre Deux Coups, venus donner un peu de rythme à ses pages. Mais sans trop les froisser sans trop les marteler. Regard Joyesque presque attendri sur des gentils qui s’essaient à jouer aux durs. L’un des membres du groupe lancera un «je fais du rap pour les bourges en manque de sensations fortes». Pour qui Sorman a-t-elle écrit «Du Bruit» ? Pourquoi tant de longueurs, étouffantes, parasitantes ? Ce que je pense de Sorman ? Rien : comment cerner une personne en aussi peu de temps ? Seule une intuition : Joy a bien plus à offrir qu’un simple «Bruit». Elle possède ce que nombre d’auteurs n’auront jamais : ce flow, cette maîtrise rythmique qui donne toute son élégance à un récit. Ne reste plus qu’à trouver «un» récit, pour que ses mots transportent enfin autant que son flow.

Et si c’était cela une bonne interview. Un bon papier. De ceux qu’on aimerait lire. Que la presse française, triste et frileuse se refuse aujourd’hui, dans sa grande majorité, à publier. Une relation presque charnelle entre l’intervieweur et l’interviewé. Conflictuelle, passionnelle, tendre, complice, peut-être. Une brisure, fêlure d’intimité. Chercher là où nul n’est allé avant. Refuser de googler, de copier-coller. Le monde à l’envers ou presque. Se donner le luxe de prendre le temps, d’être à la limite. La frôler sans la dépasser.

Le film va plus loin bien sûr, mais quel rappel, bon sang! Un art, l’écriture, jetée en pleine face de ceux qui devraient en être les dépositaires, tout du moins les héritiers et qui, trop souvent, n’ont d’envie que de le dilapider cet héritage. Tout le monde peut écrire, lit-on. Plus encore avec les blogs. C’est vrai. Tout le monde peut compter aussi mais combien sont ceux qui savent inventer un futur à partir de quelques équations ? Ecrire est facile. Raconter une histoire, y faire entrer de plein pied son lecteur est bien plus complexe. On a voulu faire des journalistes des passeurs, genre animateurs en un peu plus sérieux. La caution intellectuelle en plus. Puis, les fonds ont commencé à manquer alors même que le monde se globalisait. De là, une idée : se faire livrer en temps réel l’information par d’autres, localisés plus près. Gain de temps, réduction de coûts. Résultat : le journaliste prend, relis, réécrit mais ne croise plus, ne rencontre plus, n’affronte plus, ne flirte plus avec la ligne. Tout juste stéréotype t-il.

Le passeur n’est même plus. Il est «deskeur» – de ceux qui se contentent de remettre en forme quelques dépêches d’agences. P… ce que je hais cette forme de journalisme, véritable négation de cette profession. Aucun mépris, juste un profond ennui. Et une peur: que déjà violemment répandue, cette forme stylistique ne devienne la norme… définitive. Déjà, d’ailleurs, les communicants se substituent aux journalistes.

«Tu n’es pas chroniqueur, tu n’est pas journaliste, tu es écrivain», ai-je une fois entendu. Comme si un journaliste de presse écrite, de ceux qu’on aime lire, pouvait être autre chose qu’un écrivain. Un papier est bien plus qu’une succession de faits. Il est perception, odeurs, ambiances sonores, regards, dits, non dits. Il est cris, silences, séduction, violence. Il est cliché, au sens photographique du terme. Un papier est une image prise à un instant T. Parfois, intrusive, émotionnelle, percutante, rageante, enivrante. Un papier est ambiance. Tout l’art du journaliste de presse écrite est là. Celui de savoir conter, non pas les chiffres mais les mots. L’art du «story teller». On peut tout dire sur Interview. Mais une chose ne peut lui être enlevée : sa force narrative. Conflictuelle et sensuelle qui fait qu’au bout de la nuit, quelque chose s’est produit et qu’à ce titre pourrait/devrait être écrit.

Fauteuils rouges. Un peu fatigués mais confortables. Première scène, glauque. Enfermée. Destin tragique. Regards forcés. Jamais croisés. Comme s’il savait. Comme s’il se doutait de l’inavouable, sinon, plus tard dans la nuit, à une actrice de série B. Autre scène, autre lieu. Répétition, rapide coup d’œil horaire. Motivation zéro. De part et d’autre. Ni lui ni elle. Lui, Pierre, parce que trop haut dans la hiérarchie journalistique pour s’abaisser à un tel exercice. Elle, Katya, sans doute par lassitude à répéter un exercice couru d’avance : ma vie mon œuvre, mes seins, grossis, rétrécis. La blonde siliconée peut-elle héberger autre chose qu’un demi neurone entre ses deux lobes frontaux. Sans doute non. Mais au moins sait-elle encore faire vendre du papier…

Je ne le lirai que le lendemain mais Libé n’a pas aimé Interview. Pire, la critique est acerbe. Presque vomitive : «Le film ne ressemble qu’à une pièce de théâtre filmée où deux protagonistes, un journaliste correspondant de guerre et une starlette de sitcom, jouent à cache-cache avant de se réévaluer (et de se trahir) mutuellement. Malgré la volonté d’apporter du rythme, l’ennui rôde et l’on retient juste que Sienna Miller mérite mieux que sa notoriété d’ex- girlfriend de Jude Law cocufiée par la baby-sitter.» Critique chez Télérama, Pierre Murat est à peine plus tendre : «Ici, la fausse star et le journaleux qui rusent pour tenter de se (et de nous) duper restent les rouages d’une mécanique forcée et répétitive.» Reste Michel Palmiérie de Elle et ses trois étoiles, justifiées par les lignes qui suivent : «D’abord fièrement proclamées, les forces en présence se mêlent et se fissurent à mesure que s’affirme un lien trouble entre les combattants. L’intellectuel est-il si pur? La belle est-elle si bête? Alcool, érotisme et psychanalyse, composants récurrents du théâtre de Tennessee Williams, alourdissent l’atmosphère vénéneuse d’une intrigue nourrie de fausses sincérités et d’authentiques manipulations. Un huis clos étouffant et magnifique.» Bingo. Enfin un. Tous n’ont pas détesté. Télé 7 Jours avait bien aimé aussi, mais avouez que pouvour se rattacher à Elle a quand même un peu plus de classe que de s’en remettre aux disciples de Geneviève de Fontenay. En même temps, cela aurait de la gueule, Geneviève en héroïne de Sundance…

Hier soir, 19h50. Envie de dernière minute. Ou presque. Peur, surtout, et sans doute, de perdre de vue l’Interview de Steve Buscemi. Petit cinéma de quartier. Loin des grands complexes actuels. La caissière est au téléphone. Une histoire de tarification, si j’en crois mon conduit auditif. Le couple devant attend, fébrile, la réponse. Maya – elle a une tête à s’appeler Maya – raccroche le combiné.
– Non, désolé, ces réductions ne sont pas valables dans notre établissement.
– Pourtant, on nous avait dit que…
– Sans doute une erreur de leur part. Peut-être pouvez-vous encore les échanger.
Le couple marmonne, agacé. Dix minutes que dure la scène. Que personne n’avance. Qu’à ce rythme là, nul doute, un bout du film manquera.
– Et si je vous sors ma carte Fnac ?
– Là, vous aurez droit à une réduction.
– Bien, tenez.
Soulagement de la cinéphile et de son époux.
– En même temps, je n’en ai pas besoin, nous appliquons d’office le tarif réduit le dimanche, carte ou non.
(silence). Pour le coup, Maya, je te l’aurais bien fait manger cette fichue carte. Tout ce cirque, cette file d’attente quasi vide débordant à présent sur le trottoir pour rien. Juste pour le plaisir de voir défiler en vain les minutes. De voir quelques gouttes couler le long de visages trop pressés. En même temps, qu’est-ce qu’elle en a à foutre Maya ? Comme si cela allait changer son quotidien, briser la glace – l’une de ces vieilles vitres de caisse – qui la sépare de la clientèle. Tic, tac. P…, ticket en main, enfin.